Catégorie : Testignon

  • Madame Courtecuisse

    La boutique Cartier rayonnait en majesté sur la 5e avenue, les trois immenses drapeaux bleu blanc rouge jaillissant fièrement du rutilant manoir. 

    Après une journée à claquer ses sabots sur les pavés de Soho, Madame Courtecuisse ferma rageusement la porte de la limousine en face de l’enseigne. 

    Passant telle une flèche, le menton relevé et sans un mot pour les deux bibendums costumés de l’entrée, elle fusilla du regard les quelques momies qui se toisaient, ajoutant à la tension déjà palpable animant la boutique. 

    Elle repéra, dans un coin, un jeune vendeur, maigre, de taille moyenne, bien coiffé, européen de toute évidence qui semblait débuter, se tenant maladroitement à disposition. 

    Pendant qu’il regardait ailleurs, elle se positionna près de lui, droite, haute, ses deux obus pointant fermement vers la tête du jeune homme, et pulsa un bonjour autoritaire au garçon dont la surprise, en se retournant, céda vite la place à une goutte qui perla sur son front, et fit sourire malicieusement Madame Courtecuisse.

    Elle indiqua au freluquet une petite vitrine rutilante au loin. Elle le suivit et ils restèrent de longues secondes à observer les bijoux, elle sur la gauche, lui sur la droite. D’un petit geste innocent et délicat de la main, elle lui demanda de lui montrer de plus près une petite bague au motif de jaguar. Le freluquet s’exécuta, se baissa et pendant qu’il s’affairait à ouvrir le cadenas de la vitrine, elle fit délicatement sortir sa gambas gauche de la fente de sa robe, la positionnant fièrement près de la tête du jeune homme, qui vit y glisser des gouttes.

    Le freluquet tourna doucement le regard vers le visage de Madame Courtecuisse, qui le fixait les yeux exorbités. Elle lui prit soudainement la tête de ses deux bras dotés d’une forme surhumaine et lui sauta sur les épaules en gémissant. Le jeune homme hurla.

    Les gardes, qui avaient heureusement saisi la scène, libérèrent le vendeur de l’étreinte, tenant fermement Madame Courtecuisse qui vociférait et se débattait telle une tornade pour ne pas être jetée hors du manoir.

    Monsieur Testignon s’aérait après une journée de travail intense. Sorti de Central Park, il remontait, apaisé, la 5e, et entendit un brouhaha épouvantable s’emparer de la boutique.

    Les deux bibendums jetèrent Madame Courtecuisse sur le pavé. La foule de la 5e avenue partit en courant. Testignon se posta à un bloc de distance, sachant à quoi s’en tenir, son ami Grospiron avait été pris quelques mois auparavant.

    Seul un petit expert-comptable, chauve, méticuleusement coiffé et costumé, tout juste sorti de son cabinet, se tenait encore sur le trottoir, se cramponnant à son attaché-case près d’un réverbère, tremblotant, une petite cascade jaune dégoulinant de son pantalon. Madame Courtecuisse se releva et se précipita sur lui, sauta sur ses épaules, elle réussit du premier coup à s’enfoncer la tête du petit homme, hurla, chevaucha l’innocent qui se débattit plusieurs secondes, avant d’être dessaisi et de tomber, étouffé, sur la chaussée. 

    Personne n’avait osé intervenir. Madame Courtecuisse partit en courant s’évaporer dans les rues de Manhattan. Testignon reprit sa course.

  • Toutankamon

    La nuit avec Toutankamôn avait été difficile. 

    Coincé, tordu, bringuebalé pendant des heures par une furieuse qui griffait, hurlait, insultait et tapait, condamné à jouer les barbares pour que la Momie, rassasiée, lui laisse quelques minutes de répit. 2 saucisses en guise de lèvres, à faire pâlir d’envie Jojo le Mérou, l’avaient besogné jusqu’à la moelle. Etouffé sous des nichons étranges, semblant remplis d’un fatras d’objets perdus, embrassé de force avec le fruit de son propre plaisir, noyé sous des torrents de sueur, des odeurs plein les narines… c’avait été de la grande sauvagerie.

    Elle était partie promener le caniche, guillerette. Il s’habilla, l’observa, prit la culotte posée sur les fleurs, sait-on jamais, et quitta l’immeuble dans la direction opposée. 

    Il s’empressa d’enfourcher son citibike, en gémissant, bourses douloureuses qui ne réveilleirent personne sur la 55.

    Il était six heures du matin. Dimanche. Au bout de la 7e apres Broadway, Central Park s’offrait à Monsieur Testignon. Il ne faisait pas encore chaud, pas encore moite, pour une heure c’était respirable, ensuite ce serait le retour à la fournaise humide à l’odeur de poubelles, l’impression odieuse de passer ses journées la tete dans un anus. 

    Les écureuils l’observaient passer, le matériel encore traumatisé, la moustache en fusion, suintant le vin, le champagne, dégoulinant du steak, voler sur son vélo, s’aérer les miches sur les pistes désertes du grand espace de décompression. 

    Les premiers homeless se réveillaient à l’abri de platanes ou d’érables centenaires, la vie semblait paisible dans le parc, il se prit à imaginer ce qu’il s’y passait, la nuit, ce que cela pouvait etre d’y dormir, sur l’herbe, dans le silence… 

    Il était seul, personne n’était à faire du vélo, comme lui, à cette heure-ci, dans le même état. Les joggers apparurent, motivés, sonnant la fin de la liberté. Le monde n’était plus à lui, il fallait rentrer, et vite. Il prit le chemin de la maison et remonta la 5e.

    Tout le remue ménage de la nuit avait balloté l’estomac de Monsieur Testignon, ca gargouillait sévère, quelque chose était en préparation.

    Passant devant la Trump Tower aux gardes sur le qui vive, Monsieur Testignon tourna la tête et se rappela l’actualité des derniers jours… erreur fatale, la débâcle arriva dans un bruit qui attira les regards, et propulsa Monsieur Testignon, hagard, vers sa maison.

  • Chez le dentiste

    Cela faisait à peine dix minutes que Monsieur Testignon était posé sur la chaise du dentiste.

    Il sentit tout d’abord une legere irritation au niveau du fondement, l’incitant à quelques petits mouvements et convulsions, de coté, de bas en haut, des serrages de fesses, discrets, que le dentiste et son assistante, espérait-il, ne remarqueraient pas.

    Les mouvements eurent malheureusement l’effet inverse de celui escompté, et l’irritation en sourdine devint quelque chose de sérieux, un chatouillement sournois, pernicieux et continu.

    Par projection mentale, il se mit à visualiser, investiguer, il se rappela ses irritations passées, les différents sentiments qui les accompagnèrent, et fut pris d’une soudaine et terrible certitude : il ne s’agissait pas d’une crise d’hémorroïdes, il ne s’en sortirait pas par des petits mouvements discrets et un subtil frottage sur la chaise du dentiste.

    C’était un poil de fesse, gras, retors, mal placé, qui stimulait des parties profondément irritantes, probablement placé suite à ses récents largages dans les toilettes du cabinet… il était fait, il ne pouvait, en l’état, que subir, et le détartrage venait à peine de commencer.

    Monsieur Testignon avait tres peu de poils de fesse, celui-ci était son plus épais, positionné stratégiquement pour l’irriter dans ce moment si délicat.

    L’irritation devenait toujours plus intense à mesure que les dentistes s’affairaient, elle occupait désormais l’essentiel de son esprit, une petite perle de larme coula de son oeil droit, le dentiste demanda s’il avait mal, il acquiesca d’un signe de la main signifiant une ambiguïté.

    Il revoyait défiler sa vie, pensait à l’avenir, au futur diner, mais en toile de fonds, toujours plus présent, se dessinait l’image du poil de fesse qui le torturait, coincé quelque part, vivant, il l’imaginait goguenard à l’idée de le faire souffir.

    Il ne fallut que quelques minutes supplémentaires pour que, laissé libre par le nettoyage des intruments, Monsieur Testignon, d’une impulsion vitale, sauta de sa chaise et sous les yeux médusés des médecins, de sa main droite déchainée, se gratta frénétiquement l’anus par dessus son bermuda, pleurant, poussant des gémissements de désespoir et de soulagement.

    Il s’excusa, se lava la main dans le petit robinet destiné au bain de bouche final, et se rassit.

    Rien ne pouvait etre dit par aucun des protagonistes, le détartrage continua donc, comme si de rien n’était.